La philosophie chrétienne au XXè siècle 3

 

LA PHILOSOPHIE CHRETIENNE AU XXè SIECLE(suite 2)

Parmi tous les critiques de l’idée de philosophie chrétienne, celle de Feuerbach apparaît comme la plus négative. Chez lui la philosophie est une science indépendante, qui ne relève que de la raison. Il est aussi absurde de parler de philosophie chrétienne que de science chrétienne[1]. On ne parle que de philosophie chrétienne que par hypocrisie, pour dissimuler sa haine de la philosophie[2]. Hegel lui-même s’est trompé en croyant que la différence qui sépare le paganisme du christianisme est d’ordre philosophique. La philosophie apparaît chez les peuples chrétiens justement au moment où ils reviennent aux philosophes païens, au temps de la Réforme. Pendant le Moyen-âge la philosophie s’est introduite qu’en contrebande[3]; penser, du point de vue d’un esprit religieux, c’est exercer une activité irréligieuse, hérétique[4]. Une philosophie religieuse n’est ni  religion, ni philosophie, comme le bourgeois gentilhomme n’est ni un bourgeois ni un gentilhomme[5]. Il est de l’essence du dogme de contredire la raison; c’est donc le détruire que de la rationaliser[6]. La critique de Feuerbach s’adresse souvent à d’absurdes, mais réels, systèmes de mathématique chrétienne, de botanique chrétienne et même de médecine chrétienne[7]; c’est ce qui en excuse dans une certaine mesure la violence; tous les torts ne sont pas de son côté.

Ritter a lui aussi écrit une histoire de la philosophie chrétienne, dans laquelle il examine la notion de la philosophie chrétienne[8]. Chez lui, la philosophie chrétienne est celle des Pères de l’Eglise et des philosophes du Moyen-âge qui s’inspirent avant tout de leur pensée. Elle s’est constituée sous l’influence de la bonne nouvelle apportée aux hommes par l’Evangile, c’est-à-dire la promesse de la vie éternelle en union avec Dieu. Cette espérance était impossible aux Grecs[9]. Le christianisme n’est pas une philosophie, mais une rénovation de la vie entière; en tant que tel, il a agi sur la philosophie en transformant la philosophie grecque et en fondant une plus profonde[10]. Pour que cette philosophie nouvelle mérite le nom de chrétienne, il ne suffit pas qu’elle ait été influencée par le christianisme car elle a subi des influences; cette expression « présuppose que l’influence du christianisme a déterminé l’essence de cette philosophie et a réglé tout le cours de son histoire : il faut en considérer l’esprit chrétien comme la force motrice[11]. » L’auteur souligne en outre la continuité de la philosophie dite moderne et de la philosophie chrétienne[12]. Voici la définition de la philosophie chrétienne qu’il nous donne : « Nous appelons notre philosophie ‘philosophie chrétienne’ par l’unique raison que la suite des développements qu’elle embrasse, dérive essentiellement des mouvements historiques que la diffusion de l’esprit chrétien a soulevés dans l’humanité[13]. » Il y a une différence entre le rapport de la religion à la philosophie chez les Grecs et le même rapport chez les chrétiens; Et l’auteur de s’interroger : « Pourquoi on ne peut parler d’une philosophie païenne, alors qu’on peut parler d’une philosophie chrétienne[14]? » Pour finir, il affirme qu’ « Aristote n’a influencé que sur la forme extérieure des œuvres de la scolastique, qui, par le fond intime de sa pensée, se rapprochait infiniment des Pères de l’Eglise[15]. »

Matter, dans son célèbre ouvrage intitulé Histoire de la philosophie dans ses rapports avec la religion depuis l’ère chrétienne, aborde la question de la philosophie chrétienne dans une autre direction lorsqu’il écrit : « L’histoire de la philosophie n’est vraie et possible que dans ses rapports avec la théologie[16] » Il ajoute plus loin : « Il n’y a pas de philosophie qui ne soit ou sortie d’une théologie, ou bien opposée à une théologie, ou enfin unie à une théologie. Ainsi, faire l’histoire de la philosophie séparée de la théologie, c’est faire l’histoire d’un être de raison, d’une chose qui n’existe pas et n’a jamais existé[17].» Ainsi, « (le christianisme) n’est pas une philosophie du tout; il n’est pas une création de la raison humaine[18]. » En conséquence, l’expression de ‘philosophie chrétienne’ signifie pour lui, le mélange historique de fait, où la religion devient pratiquement indiscernable de la philosophie dans la théologie, et où la philosophie se fait religieuse sous l’influence de la religion[19].

Ozanam a laissé à la postérité une histoire de philosophie chrétienne, dans laquelle il expose ses diverses formes. Cet exposé appartient aussi au XIXè siècle. Pour cet auteur, la philosophie chrétienne est fondée sur la foi et il ajoute:  « La théologie descend de la foi à la raison et la philosophie remonte de la raison à la foi.[20] »  La philosophie procède selon deux voies : dogmatisme et mysticisme[21]. Ni Platon, ni Aristote ne se sont élevés à l’idée vraie de Dieu[22]. L’auteur poursuit : « Le christianisme est venu renouveler les forces de l’esprit humain, surtout en lui donnant ce sans quoi l’esprit humain n’agit pas, en lui donnant des certitudes[23]. » Objecter au christianisme que celui-ci réduit la philosophie à la vérification du dogme, c’est lui reprocher ce qui fait sa force. Même les purs savants ne progressent que grâce à leur foi dans le but où ils tendent : « Le christianisme apportait la certitude et, avec elle, il donnait la liberté pour choisir entre les voies diverses qui devaient y conduire[24]. » On a le choix entre le dogmatisme et le mysticisme : « C’est la nouveauté de l’éclectisme chrétien[25]. » St Augustin est le type du philosophe chrétien, mais St Anselme, St Thomas, Descartes, Leibniz, Malebranche continueront son œuvre. « C’est cette grande et puissante métaphysique chrétienne à laquelle a été suspendu, depuis le Vè siècle jusqu’à nos jours, tout l’ensemble de la civilisation moderne[26]. »

Le grand orateur Lacordaire dans une envolée remarquable lors de  son Discours sur les études philosophiques se prononce : « Reste à savoir, Messieurs, pourquoi j’ai donné le nom de philosophie chrétienne à la philosophie dont je viens de retracer les principes et les caractères. Ce n’est pas que Jésus-Christ en soit le fondateur; elle existait dès l’origine du monde, et elle avait été toujours, soit obscurcie, soit lumineuse, le ciment même de la société humaine. Mais quand vint Jésus-Christ, quand l’Evangile tomba tout à coup sous les yeux des hommes, la raison se reconnut dans ces pages divines. Elle y puisa une vue plus profonde, une certitude plus grande des croyances qu’elle possédait déjà, et dès lors la philosophie, sans rien perdre de sa nature propre s’unit au christianisme, par le côté où le christianisme avait avec elle des rapports de ressemblance et d’affinité. Le philosophe devenu chrétien conservait son titre de philosophe, et les mêlant ensemble comme le nom d’un frère et d’une sœur, il se disait, pour se définir tout entier au monde et à lui-même, un philosophe chrétien, c’est-à-dire un fils de la vérité par la raison et par l’Evangile, par la raison émanée de Dieu et par l’Evanigile, autre ouvrage du même Dieu.

BIBLIOGRAPHIE

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FEUERBACH(Ludwig).- Ueber Philosophie und Christenthum in Beziehung auf den der Hegelschen Philosophie gemachten Vorwurf der Unschristlichkeit (1839), dans L. Feuerbachs samtliche Werke, (édit. W. Bolin and Fr. Jodl. Stuttgaard, 1903).

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RITTER(Henri).- Histoire de la philosophie chrétienne, trad. J. Trullard, (Paris, Ladrange, 1843), 2vol. in 8°

RÜCKERT(L.J.).- Christliche Philosophie, oder Philosophie, Geschichte und Bibel nach ihrer wahren Bezichungen zu einander dergstellt (Leipzig, Hartmann, 1825) ; 2 vol. in 8°, XII – 467 et 488p.

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[1] FEUERBACH(Ludwig).- Ueber Philosophie und Christenthum in Beziehung auf den der Hegelschen Philosophie gemachten Vorwurf der Unschristlichkeit (1839), dans L. Feuerbachs samtliche Werke, (édit. W. Bolin and Fr. Jodl. Stuttgaard, 1903), t. VII, p. 52-57 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[2] Ibidem p. 58-59, cité GILSON.- O.c., p. 413ss

[3] Ibidem, p. 63, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[4] Ibidem, p. 66, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[5] Ibidem, p. 133, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[6] Ibidem, p. 134, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[7] édit. Citée, t. VII, p. 154-176 : Kritik der christilichen Medecin dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[8] RITTER(Henri).- Histoire de la philosophie chrétienne, trad. J. Trullard, (Paris, Ladrange, 1843), 2vol. in 8°, L. I, chap. I : Notion de la philosophie chrétienne, t. I, p. 1-41.

[9] Ibidem, p. 9, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[10] Ibidem, p. 15, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[11] Ibidem, p. 18, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[12] Ibidem, p. 20-22, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[13] Ibidem, p. 32, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[14] Ibidem, p. 33-34, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[15] Ibidem, chap. II, p. 47, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[16] MATTER(M.).- Histoire de la philosophie dans ses rapports avec la religion depuis l’ère chrétienne (Paris, Hachette, 1854), in 16°, p. 2, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[17] Ibidem, p. 11 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[18] Ibidem, p. 34 ; cf. p. 6-7, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[19] Ibidem, p. 8 cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[20] OZANAM(A.F.).- La philosophie chrétienne dans Œuvres complètes (Paris, J. Lecoffre, 1855), t. I, p. 362, cité dans GILSON.- O.c., p. 413ss

[21] Ibidem, p. 363-364, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[22] Ibidem, p. 365-367, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[23] Ibidem, p. 366-367, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[24] Ibidem, p. 367, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[25] Ibidem, p. 368, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

[26] Ibidem, p. 395, cité par GILSON.- O.c., p. 413ss

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