Zarathoustra ou le prêtre de Nietzsche

ZARATHOUSTRA OU LE PRETRE DE NIETZSCHE

Dr AKE Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et à la Faculté de Philosophie de l’UCAO-UUA

RESUME

Nietzsche, à l’instar de Platon est un fabricant de mythes. Celui de Zarathoustra qu’il emprunte à la religion madzéenne pour décrire son prêtre est un mythe composé de trois autres (Zeus, Appolon et Dionysos) auquel, il faut ajouter la figure du Dandy Romantique. Cette construction nietzschéenne qui prend son origine dans la généalogie et dans le démontage des valeurs judéo-chrétiennes, ne finit-elle pas dans le ressentiment et une nouvelle façon de considérer le féminin dans une politique de l’esthétique nouvelle.

MOTS CLEFS

Mythes, Philosophie, Prêtre, Religion, Dandy, Romantisme, Politique, Féminin, Ethique, Dionysos, Zeus, Appolon, Zarathoustra.

ABSTRACT

Like Plato, Nietzsche’saspiration is to tease apart and weave together ino a new tapestry a conglomerate of myths combining the figures of Dionysus, Zeus, and Apollo, as well as the then compelling aesthetico-moral vision of the dandy. Thus, Nietzsche’s Zarathustra possesses Oriental characteristics, and is the priest that calls corrupted modernity to a new age of Übermenschen, in whom the fierce and radiant nobility of the ancients could be reborn.

KEY WORDS

Plato, Nietzsche, Myth, Philosophy, Dionysus, Zeus, Apollo, Zarathustra, Modernity, dandy, priest.

INTRODUCTION

Notre perspective de recherche depuis plusieurs années prend en compte les rapports entre la philosophie et la mythologie à partir de la question que nous avons abordée en 1996, « Philosophie et Mythologie dans la République de Platon[1]» sous la direction du Prof. Niamkey Koffi Robert Salomon, à l’UFR-SHS, de l’Université de Cocody. Elle se poursuit dans le cadre de l’éthique vue comme anthropologie, par notre travail de Doctorat portant sur « Nietzsche et la critique du prêtre[2] ». Cette éthique, faut-il le rappeler, est une éthique de l’existence. La conduite humaine se propose comme une voie médiane entre réductions empiristes – voire tentatives nihilistes – et rappel désespéré de valeurs séculaires : la reprise en main de l’homme comme individualité, par delà l’opposition entre la conscience et le corps, restitue la question éthique au champ de la conduite. Nietzsche nous enseigne une psychologie concrète. Cette présente étude s’intéresse au prêtre de Nietzsche, mais sous l’angle des rapports mythologie et philosophie.

Si nous voulons définir ce qu’est un discours philosophique mythologique, nous devons être amener à délimiter le corpus des œuvres susceptibles d’être étudiées. Une telle tâche ne peut être menée à bien aisément dans la mesure où, à première vue, nous passons de transitions infinies des textes philosophiques mythologiques aux textes philosophiques non mythologiques.

En effet, selon les propos de Patrick Malville[3], si nous considérons comme mythologique, tout texte fondé sur le parallélisme entre les mots, entre les idées, entre les choses et entre ces trois systèmes d’équivalences, alors il faut considérer comme mythologique des textes essentiels de Hegel, de Kierkegaard, et l’Ethique de Spinoza elle-même. Cette définition de la mythologie est manifestement trop large. Nous voulons proposer celle de Luc Brisson pour qui un mythe apparaît comme un message par l’intermédiaire duquel une collectivité donnée transmet de génération en génération ce qu’elle garde en mémoire de son passé[4]. La difficulté peut être levée si nous considérons que la caractéristique fondamentale commune à tous les textes, appartenant à la philosophie mythologique, est d’utiliser un élément mythologique, qui s’appuie sur une définition préalable spécifiquement philosophique de celui-ci.

Dans les textes philosophiques où la définition et l’usage de la mythologie sont les plus développés, nous trouvons les deux propriétés suivantes. D’abord la première propriété consiste en une méthodologie du mythologique fondé sur l’opposition intra-mythologique entre la mythologie non philosophique et la mythologie philosophique, et sur l’opposition extra-mythologique entre la philosophie mythologique et la philosophie non mythologique. Ensuite, la deuxième propriété se résume dans une méthode mythologique d’invention et d’exposition. Le nombre de ces propriétés posées par les textes qui ont une caractéristique fondamentale énoncée plus haut permet de les classer. A travers cette étude dans Ainsi parlait Zarathoustra de Nietzsche, nous allons voir que l’étude de l’énonciation mythologique du Zarathoustra, est tout autant ce qui sépare du discours philosophique que ce qui l’en rapproche, dans la mesure où ce système d’opposition a pour fonction éminente le logos mythologique des formes dégradées ou inauthentiques de la philosophie mythologique. Nous adopterons au cours de toute cette étude, cette typologie : Zarathoustra pour l’œuvre et Zarathoustra pour le personnage.

 
1.     LE MYTHE DE ZARATHOUSTRA OU L’AVENEMENT DU PHILOSOPHE ARTISTE

Dans l’ensemble des textes qui expriment ce que l’on désigne sous le terme de valeurs, la philosophie et la mythologie occupent apparemment des places opposées. La mythologie se donne comme point de vue, parti-pris, expression d’une subjectivité. La philosophie prétend échapper à toute perspective particulière et atteindre l’universel. la pensée de Nietzsche opère un renversement critique, visant à évaluer les valeurs, en révélant le fondement caché d’où elles dérivent et en ramenant l’éthique philosophique à un simple point de vue dont l’origine est occultée. Ce fondement, en dernière analyse physiologique[5], est la manière d’être de l’individu, c’est-à-dire de souffrir, de jouir, de faire face au hasard et à l’injustice de la vie. C’est pourquoi s’interroger sur la vérité, c’est poser la question : qui veut le vrai et surtout le vrai « à tout prix » ? alors que l’ignorance, l’incertitude, l’illusion, le mensonge sont des conditions fondamentales de l’existence.

A la question de l’essence : qu’est-ce que la philosophie ? la mythologie ? le perspectivisme généalogique substitue celle du sens, de l’interprétation : qui utilise la philosophie ? qui s’empare de la mythologie ? l’auteur ? le lecteur ? Quel besoin en nous philosophe ou mythologise ? Ni la philosophie, ni la mythologie n’existent en elles-mêmes. En tant que textes, elles sont d’abord investies par la volonté de puissance de leur auteur qui peut-être investie par ailleurs. Le rapport d’un lecteur à un texte est d’abord d’une puissance à une puissance. Toute puissance se définit par sa relation à l’objet sur lequel elle s’exerce, par sa force quantifiée, par sa probité, affirmation au ressentiment. Mais si la philosophie de Nietzsche peut investir une forme mythologique, cela implique que celle-ci sans avoir une essence en soi est néanmoins quelque chose. La question qui se pose n’est pas celle de l’affinité de la mythologie avec la philosophie, car la philosophie est, semblablement à la mythologie, une forme captée par telle ou telle volonté. Ainsi l’esprit moralisateur a-t-il le plus souvent investi l’une ou l’autre : « Les poètes, par exemple, furent toujours les valets de chambre d’une morale ou d’une autre[6]  La philosophie dans ses premiers balbutiements qui semblent ne plus finir est « tenue en lisère[7] » par l’idéal ascétique. La véritable question doit être ainsi formulée : y a–t-il affinité entre la forme mythologique, séparée de son utilisation par les mythologues, et la philosophie généalogique, puissance captatrice ?

Par sa musicalité, sa polysémie, sa puissance de jeu qui lui donne son innocence, le mythe éveille et stimule la volonté de puissance plastique. Au sujet de l’élément mythique et de sa fonction vitale, Maville soutient qu’« il se prête au charme, au recel, au hasard, qualités qui sont celles de l’activité vivante elle-même. Derrière les calculs rationnels, la volonté de connaître, la dépréciation culpabilisatrice de la vie, se cache toujours la volonté de ne plus souffrir de l’homme du ressentiment. Maîtriser, limiter, affaiblir, canaliser, telle est la tâche incessante qu’il accomplit sur le monde mais aussi sur lui-même[8].» Ainsi, l’image mythologique plurielle, imprévisible, apparaît comme dangereuse à son esprit maladif, à qui toute émotion violente est insupportable. Et Maville d’ajouter : « Ce dont il a besoin, ce sont les petites satisfactions quotidiennes et prévisibles[9]. » Inconsciemment, le mythe travaille à se rendre insensible. C’est pourquoi la pierre la pierre de touche qui nous permet de reconnaître l’esprit affirmateur est sa capacité d’accueillir les grandes émotions. Nietzsche affirme à ce propos : « En ce qui concerne mon Zarathoustra, je n’admets pas qu’on prétende le connaître, si l’on n’a pas été, à un moment ou à un autre, tantôt profondément blessé, tantôt profondément ravi par chacun de ses mots[10]… »

Pour Maville, il existe une mythologie réactive dans laquelle la forme mythologique est maîtrisée, affadie, humiliée. La mythologie est alors prétendument rachetée par l’idée, la spiritualité, semblable à ces modes musicaux…, que leur ordonnancement mathématique ou leurs effets bénéfiques sur le courage guerrier sauvaient de la condamnation sans appel de l’art. Il existe aussi, poursuit notre auteur, une forme sournoise du mythe dans laquelle la morale, le ressentiment se masquent sous les oripeaux mythologiques. L’entreprise généalogique arrache les masques. En s’investissant dans une forme mythologique qui se déploie librement elle effectue une quadruple révélation : celle du caractère évaluateur de toute philosophie, du caractère propre de la philosophie généalogique comme évaluation des valeurs, de l’affinité de la forme mythologique avec l’esprit affirmateur, du caractère réactif du mythe moralisateur. Mais le mythe qui révèle doit lui-même être interprété. La genèse qu’il exprime reste d’une certaine manière voilée. Lui qui évalue doit être évalué.

Précisément, l’une des formes privilégiées de l’écriture nietzschéenne est l’aphorisme laconique dont le sens est enveloppé. Rapprochant l’aphorisme de la maxime, Gilles Deleuze écrit à son sujet : « Proche de la maxime dans sa forme, il en diffère dans son fond. Celle-ci éclaire les mobiles cachés. Mais le mobile n’appartient qu’à une couche superficielle de l’activité humaine. Il n’exprime pas l’origine radicale des évaluations[11]. » Dans le paragraphe 8 de l’Avant-propos de la généalogie de la Morale, Nietzsche affirme que la troisième dissertation est un commentaire de l’aphorisme qui la précède et un modèle d’interprétation. Quelques lignes plus tôt, il écrit à propos de son Zarathoustra : « Il est assez clair, pour peu qu’on ait lu auparavant mes écrits précédents, et qu’on n’y ait pas épargné sa peine : car ils ne sont pas d’un accès facile[12]. » La connaissance préalable de la doctrine est donc la condition qui rend possible l’accès aux textes mythologiques. Inversement, le commentaire du mythe est un retour à l’expression prosaïque de la pensée. Le mythe n’est-il alors que l’expression d’une pensée qui lui préexiste ? Le mythe ne surgit-il du non-mythique que pour se résorber en lui ?

La première fonction inaliénable du mythe nietzschéen, c’est d’être un appel à la flèche de l’esprit. par son caractère fragmentaire, allusif, équivoque, il exige un lecteur actif, interprète et créateur. Il nous invite à repenser ce qui a été pensé. Il nous demande de « savoir ruminer[13] » pour nous l’approprier dans une patiente interrogation qui fait jouer la prolixité du sens. Et Nietzsche d’ajouter qu’il faut un lecteur philosophe lié par une affinité élective à l’écrivain, par une amitié qui est l’expression d’une « convoitise nouvelle, à une soif supérieure et commune d’idéal qui les dépasse[14]. » Il ne s’agit pas pour autant d’en finir avec le mythe, de la vider de sa qualité esthétique en le rapportant à son commentaire philosophique comme à sa vérité, de lui faire rendre raison.

Sa deuxième fonction est, selon Nietzsche, de permettre à la philosophie d’être un savoir qui nous sauve du savoir comme « l’art considéré comme volonté de surmonter le devenir, comme éternisation mais à vue courte[15] ». Car si la forme supérieure du savoir est connaissance de l’activité par elle-même, dévoilement du fondement réactif des sciences prétendument universelles et désintéressées, il est aussi, par là même, savoir de la nécessité de l’illusion, de l’inconscience. Aussi Maville en parlant du mythe dans son rapport avec le savoir ne manque pas d’affirmer le mythe est l’élément du savoir qui limite le savoir et nous replace dans la sagesse de l’apparence. « Il exprime la pensée plurielle, il sollicite une lecture plurielle en écho à la pluralité de l’être humain. En lui se manifestent l’instinct de connaissance et le besoin d’illusion, la rumination bovine et le rire enfantin[16]. » Le lecteur aussi n’est pas en reste. A son sujet, il écrit : « Il faut aussi un lecteur artiste[17]. »

Ce que nous pouvons conclure de ce développement est que si le mythe vient de la philosophie et y retourne, on peut tout aussi bien dire que la philosophie nous ramène au mythe, l’un et l’autre émanant de la même évaluation généalogique, expression d’un mode d’existence actif et plastique. Philosophie et mythologie, pour reprendre les mots de Malville, « se meuvent dans le cercle de la pensée en révélant l’incessante métamorphose du devenir-actif du philosophe artiste, affirmation et expression de l’éternel retour et du hasard[18]. » Pour bien comprendre ces généralités dur les rapports entre mythologie et philosophie, analysons à présent ce mythe célèbre du Zarathoustra de Nietzsche. Voyons ce qu’il en est du Zarathoustra historique.


[1] AKE(Patrice, Jean).- « Mythologie et Philosophie dans la République de Platon », Mémoire de Maîtrise en Philosophie, sous la direction du Prof. Niamkey Koffi Robert Salomon, UFR-SHS, Université de Cocody, (Abidjan, Cocody, 1996), 130 p.

[2] AKE(Patrice, Jean).- « Nietzsche et la critique du Prêtre », Thèse de Doctorat Unique en Philosophie, sous la direction du Prof. Niamkey Koffi Robert Salomon, UFR6SHS, Université de Cocody, (Abidjan, Cocody, 2003), 760 p.

[3] MAVILLE(Patrick).- « Le Discours poétique en philosophie » in L’Univers Philosophique . Encyclopédie Philosophique Universelle, (Paris, P.U.F., 1989), p. 863

[4] BRISSON(Luc).- Platon, les mots et les mythes (Paris, François Maspéro 1982), p.1

[5] « Celui qui est éveillé, celui qui sait, dit : « Je suis corps absolument, et rien d’autre » NIETZSCHE(Friedrich).- Ainsi parlait Zarathoustra I, des contempteurs du corps, (France, Cher 10/18), traduction Marthe Robert, p. 32.

[6] NIETZSCHE(Friedrich).- Le Gai Savoir (Paris, GF Flammarion 1997), traduction de Wotling Patrick, p. 57

[7] NIETZSCHE(Friedrich).- La généalogie de la Morale , (Paris, Gallimard 1971), traduction Isabelle Hildenbrand et Jean Gratien, III, 9, p. 131

[8] MAVILLE.- O.c., p. 864

[9] Ibidem, p. 864.

[10] La Généalogie de la Morale, Avant-Propos, 8, p. 17

[11] DELEUZE(Gilles).- Nietzsche et la philosophie, (Paris, P.UF.1962), p. 13

[12] La généalogie de la Morale, Avant-Propos 8, pp. 16-17

[13] Ibidem, avant-propos 8, p. 17

[14] Le Gai Savoir, I, 8, p. 75

[15] NIETZSCHE(Friedrich).- La Volonté de Puissance, Essai d’une transmutation de toutes les valeurs(Etudes et Fragments), traduction d’Henri Albert, (Paris, le livre de poche, librairie générale français 1991), n°286, p. 319

[16] MAVILLE.- O.c., p. 865

[17] Ibidem, p. 865

[18] Ibidem, p. 865

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