Zarathoustra ou le prêtre de Nietzsche (suite 1)

 

 
2.     LE MYTHE DU ZARATHUSHTRA

Reprenant un mot célèbre, nous pouvons dire que, depuis quelques vingt-cinq siècles, l’Occident est hanté par le fantôme du prophète mystérieux qu’il appela longtemps Zoroastre avant d’apprendre des Zoroastriens eux-mêmes son nom véritable de Zarathushtra. Nietzsche lui même se servit de ce nom qu’il rebaptisa Zarathustra pour exprimer lyriquement le pessimisme romantique de son époque.  Chez lui, Zarathoustra, est une « manière tragique et cynique d’affirmer l’existence…(Car) vivre, c’est éprouver la déchirante solitude de l’individuation, qui transforme une amitié en désastre, mais c’est aussi s’affranchir de tout mimétisme moral ou esthétique en devenant librement celui qu’on est[1]. »

Dans l’abondante production de Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra apparaît comme une œuvre charnière. C’est là en effet que se déploie toute la quintessence de son humanisme ou plutôt de son surhumanisme. Et pourtant peu de critiques se sont penchés sur les origines de cette figure qui domine toute la pensée nietzschéenne. Aussi nous proposons-nous de remonter à l’archéologie philosophique et religieuse. Peut-être serons-nous alors à même de dérouler le fil d’Ariane qui relie Nietzsche à Platon. Quelles sont les sources historiques du Zarathoustra ?

Selon les analyses pertinentes du Prof. Oumar Sankhare, « généralement, la critique admet que Nietzsche aurait eu connaissance du personnage de Zarathoustra par le biais de l’ouvrage de Friedrich von Hellwald publié à Augsbourg en 1875 et intitulé L’ histoire de la Civilisation dans son progrès naturel jusqu’à nos jours. Il est vrai qu’il mit à contribution ce document qui lui fournit un certain nombre d’indications sur ce prophète perse. Toutefois, force est de reconnaître que le nom de " Zoroaster " apparaît dès 1871 dans les fragments de Nietzsche 3(73), 5 (54-55),7 (11),32/82[2] . » Et notre excellent connaisseur des langues anciennes de poursuivre : « En réalité, le professeur de philologie classique à l’Université de Bâle avait déjà étudié ce personnage chez Hérodote, Plutarque et Platon. L’historien grec (5e S av. J.C.), dans son enquête où il a décrit la religion perse a évoqué Zoroastre. Il en est de même chez Plutarque (1er  – 2ème  siècle après J.C.) qui, aux chapitre 46 de son Isis et Osiris, mentionne le nom du magicien Zoroastre qu’il cite également dans son étude sur la disparition des oracles. Cependant la source principale de Nietzsche paraît être le Premier Alcibiade de Platon (4ème  siècle  av. J.C.) qui lui même se serait inspiré d’Hérodote. Abordant l’éducation des enfants perses, le philosophe grec affirme que le premier des pédagogues leur enseigne la science des Mages, la science de Zoroastre, fils d’Oromazès, c’est-à-dire le culte des Dieux[3]. »

De Platon et Origène à Gœthe et à Rameau, d’Érasme et Bayle à Shelley et à Kleist, philosophes et poètes de l’Europe ont aimé évoquer le visage secret, à la fois exotique et proche, de celui qu’ils tenaient pour un thaumaturge, un alchimiste, un astrologue, l’adepte d’une doctrine occulte à base de gnose : en un mot un « Mage », terme suffisamment imprécise pour se charger de toutes les résonances qu’éveillent en nous les prestiges des pays d’au-delà l’Euphrate.

En plus des Dictionnaires de mythologies[4][5] que nous avons consultés, nous avons lu le livre de Jean Varenne, qui a la meilleure érudition sur ce mythe historique. Cet chercheur affirme que « Zarathushtra est originaire du nord-est de l’Iran, sans que l’on puisse préciser davantage : peut-être naquit-il sur le bord le plus oriental du plateau (dans le Khorasan, entre Tourshiz et Mèshehèd) ou dans les montagnes de l’Afghanistan) [6]. »

Notre auteur place traditionnellement son ministère, c’est-à-dire au VIIè avant J.C. (les dates les meilleurs, dans le cadre de la tradition sont 660-583 av. J.C.), au moment où les Aryens sont maîtres de l’Iran, au sens large du mot, depuis plus d’un millénaire[7]. Zarathushtra est né d’une famille sacerdotale, bien que le nom de son père, Pourushâspa (qui signifie possesseur d’un cheval tacheté), puisse évoquer une ascendance princière. Le prophète appartenait à la caste des guerriers et il est devenu un fondateur de religion : ainsi fit le Buddha[8]. Zarathushtra « rompait effectivement avec la tradition de son temps et proposait quelque chose de vraiment neuf ; sa conversion était toute personnelle, il agissait comme un noble médiéval qui renonce à ses privilèges de naissance pour porter le froc[9]. »  Ainsi il se présentait  et agissait comme un prêtre, dans un cadre social et religieux où l’on ne pouvait l’être que si l’on y était voué par tradition familiale. Il ne venait pas briser les formes traditionnelles de la religion de son temps mais, bien au contraire les restaurer.

Prêtre, il l’était dès son adolescence, se spécialisant, une fois ses études achevées, dans les fonction de zaotar, l’officiant qui invoque les Dieux et fait l’oblation[10]. C’est dans le sacrifice le service le plus important, mis à part le rôle spécial du Surveillant. En tant qu’invocateur, Zarathushtra apprend durant son apprentissage une quantité considérable d’hymnes et de strophes dont la masse constitue le « trésor » d’une famille de liturgistes.

Varenne pense qu’ « on se condamnerait à ne rien comprendre au destin de Zarathushtra, à la fortune de son enseignement, à la pérennité de son nom à travers les siècles, si on lui refusait l’enthousiasme, au sens grec du mot. La tradition, sous toutes ses formes, nous rapporte qu’il a été ravi au ciel, qu’il a vu Dieu face à face et plusieurs fois[11]. » Ces extases mystiques sont la clé de son comportement ultérieur mais elles se produisent semble-t-il, alors que le jeune prêtre avait déjà opté pour une interprétation éthique de la religion dont il était le servant. Elles constituent donc plutôt une confirmation divine de son intuition préalable qu’une incitation à se convertir. En elles, Zarathushtra va puiser la force d’affronter l’incompréhension, les attaques, la haine que va susciter l’exposé public de sa doctrine[12].

Les conditions particulières propres à son métier font que cet enseignement s’adresse d’abord au Clergé, et à la Noblesse qui fait vivre celui-ci. Il n’est pas question ici de l’individu en tant que tel. Zarathushtra est attentif à sauvegarder les cadres sociaux de la religion de son temps, bonne par essence, mais envahie d’une ivraie dont la prolifération risque d’étouffer le grain[13]. Mais que signifie le nom Zarathushtra ?

Varenne pense que  Zarathoustra vient de Zoroastre[14] qui signifie étymologiquement « bourreau de chameaux ». Il s’agit d’un chamelier persan contemporain de Jérémie qui fut le réformateur religieux qui introduisit le monothéisme en Perse vers 700 av. J.-C. insistant sur le dualisme lumière- ténèbres, Dieu-diable, bien-mal. Selon le langage des prophètes, l’esprit c’est la Lumière (Mazda en perse[15]). La tentative d’Akhénaton (Amenhopis IV) d’instaurer cette religion solaire sept siècles auparavant avait échoué, mais ses disciples s’étaient réfugiés en Perse. Instruit par ceux-ci, Zarathoustra(Zoroastre) voulait rétablir l’ancienne religion solaire et rectifia en intégrant le thème du culte zervanite : le Dieu Zervan avait deux fils jumeaux : Ormuzd[16], Dieu-lumière, et Arhiman, un diable noir et puant. Il renversa les anciens cultes dégénérés, – celui de Mithra persista pourtant -, et présenta donc un code de bonne conduite. La loi des Mèdes et des Perses en est l’aboutissement avec une civilisation forte et florissante. 

Le christianisme s’est beaucoup inspiré de la religion des Mages… Nietzsche s’insurge contre cette religion de Dieu et du Diable qui a plongé l’Europe dans une longue période d’obscurantisme. Reconnaissons toutefois que les peuples barbares qui la composaient parvinrent à « La Renaissance » puis aux Temps Modernes avec un rayonnement immense (le siècle des Lumières), malgré l’absolutisme. La révolte contre la pensée dominante judéo-chrétienne se poursuit avec Nietzsche. Toute œuvre est autobiographique. Nietzsche se veut le nouveau Zarathoustra, le réformateur de la pensée décadente, il l’enterre en grande pompe et libère « l’homme de troupeau », et l’individu est maintenant face à lui-même.

La doctrine de Zarathushtra est difficile à mettre en exergue, à cause de l’absence de documents explicites. Toutefois nous pouvons nous reporter aux extraits des poèmes composés par le zaotar de Vishtâspa. Ces Gâthâ (chants védiques) de Zarathushtra sont des hymnes de louanges adressés non plus aux Dieux mais au seul Ahura Mazdâ qu’assistent les Amesha Spenta[17]. Après avoir étudié et présenté le mythe historique du Zarathoustra de Nietzsche qui est le Zarathushtra de la religion mazdéenne, il nous semble que le Zarahoustra a d’autres précurseurs que Charles Andler a mis en lumière[18].

Parmi les ancêtres de Zarathoustra de Nietzsche retenons Frankeistein de Mary Shelley (1797-1851). Cet auteur propose sous la forme d’un mythe « de science-fiction » une réflexion sur les problèmes philosophiques liés au rapport de l’homme avec la technologie. Elle illustre le caractère essentiellement « prométhéen » des sciences modernes, qui s’aventurent dans des domaines interdits et arrivent à développer des techniques pour créer la vie (acte « divin », dans une certaine mesure). Pour l’auteur la manipulation et le contrôle humains du milieu sont le résultat d’une connaissance précise des lois naturelles – c’est la conception baconienne du savoir – ; Cependant toutes les inventions qui permettent à l’homme de créer les machines « trompent » la nature, parce qu’elles en subordonnent les forces à des buts qui lui sont étrangers (et donc « innaturels »).

Dans Frankestein est représentée aussi l’ambiguïté structurelle de la technologie : la transformation du prométhéïsme en démoniaque anéantissant se vérifie lorsque l’homme, d’une part renie les composantes intuitives et féminines et, en même temps, le caractère « social » de la création – comme le fait le protagoniste, le docteur Frankeistein qui, en qualité d’homme moderne de science, admet seulement une rationalité instrumentale -, d’autre part refuse d’assumer la responsabilité de ses propres productions. Ce sont les conditions qui favorisent un échange de rôle entre le créateur et sa création rappelant la dialectique hégélienne du maître et de l’esclave. De cette façon, Mary Schelley exprime également l’inquiétude pour les rapports de « force » futurs entre l’homme et la technologie.

Un autre ancêtre du Zarathoustra de Nietzsche est l’Amphitryon de Kleist (1806). Ce personnage en particulier succombe à la suite de malentendus, de méprises, d’erreurs, d’illusions, voire de mystifications, sans être pour autant fautif ; il connaît un destin proche du tragique. Dans son Amphytrion d’après Molière, Jupiter met en scène une mystification qui livre les personnages (Alcmène, Amphytrion, Sosie) à une illusion fondamentale, inévitable, comme si la réalité, par la volonté divine, se dédoublait, devenait autre ; Jupiter lui-même succombe à sa propre mystification. Adaptant l’œuvre de Molière, Kleist lui ajoute une dimension philosophique : la destruction du principe d’identité, l’abolition du continuum de la réalité et le caractère inconcevable de la cause originelle de cette anomalie. Alcmène parvient pourtant à sauver sa liberté dans la mesure où elle est devenue moralement irréprochable. Terminons par cette considération d’Andler sur le Kleist qui a inspiré Nietzsche : « c’est celui qui a écrit cette prière de Zoroastre que Nietzsche n’a pas connue ; celui qui sait que l’homme est garrotté par d’invisibles puissances et qu’il traverse, chargé de chaînes et dans un étrange somnabulisme, le néant et la misère de sa vie. Nous vivons, dira-t-il, dans une réalité intangible et fuyante, qui nous ouvre ses profondeurs pendant de rares minutes d’extase[19]. »


[1] FLOCCARI(Stéphane).- <<Nietzsche : de son temps et contre son temps>> in L’Humanité du 24 Août 2000 – Cultures>> file ://A :\24 Août 2000 – Nietzsche De son temps et contre son temps Par Stéphane Floccari.htm, pp.1-3.

[2] SANKHARE (Oumar).-  Actes du Symposium International à l’occasion du Centenaire de la Mort de Friedrich Nietzsche, Dakar, 18 avril-20 avril 2001, paru dans A.M.O. numéro du 4 novembre 2001, pp. 119 et ss.

[3] Ibidem, p. 119 et ss.

[4] GRIMAL(P.).- Mythologies classiques de la Méditerranée au Gange (Paris, Larousse, 1963), pp. 210ss.

[5] BONNEFOY(Yves).- Dictionnaire des Mythologies (Paris, Flammarion, 1981), tomes 1 et 2, pp. 574-586ss.

[6] VARENNE(Jean).- Zarathushtra et la tradition mazdéenne (Paris, Seuil, 1966), p.45.

[7] Ibidem, p. 39

[8] Ibidem, p. 45

[9] Ibidem, p. 45

[10] Ibidem, p. 46

[11] Ibidem, p. 46

[12] Ibidem, p. 46

[13] Ibidem, p. 47

[14] Ibidem, p. 126

[15] Ibidem, p. 24

[16] Ibidem, p. 53

[17] Ibidem, p. 50

[18] ANDLER(Charles).- Nietzsche, sa vie et sa pensée I. Les précurseurs de Nietzsche. La jeunesse de Nietzsche, (Paris, Gallimard, 1958)

[19] Ibidem, p. 68

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