La philosophie de la nature dans Physique I et II (suite et fin)

 

2ème PARTIE : L’OBJET PREMIER ET LA METHODE EN PHYSIQUE

L’objet premier de la physique est la recherche des principes ou des causes des choses naturelles. D’après Philippe, « le Stagirite veut établir que ce-qui-est mû est capable de spécifier une connaissance philosophique impliquant la découverte de principes et de causes propres[1]. » Sa démarche est l’analyse qui opère scientifiquement par la connaissance « des choses les plus connaissables pour nous et les plus claires pour nous à celles qui sont plus claires en soi et plus connaissables[2]. » Ainsi la physique analyse les caractères qui se présentent à nous comme confus et généraux, et en y retrouvant ceux qui, clairs et connaissables par soi, sont les véritables principes doués de la véritable généralité.

On passe immédiatement à la question du nombre des principes, celle de leur existence étant laissée de côté. En effet, elle n’appartient pas à la Physique; il faut donc mépriser toute doctrine qui contredit son postulat fondamental, qu’il y a des choses en mouvement. Telle est la doctrine éléatique de l’unité de l’être.  Il convient cependant de la critiquer, en montrant, d’abord, d’une façon générale, qu’elle part d’une analyse insuffisante des notions d’être et d’unité, négligeant leurs diverses acceptations, et, à supposer qu’on admette l’unité selon la compréhension, la multiplicité selon l’extension. Ainsi Aristote en critiquant dans ce 2ème chapitre, les thèses éléatiques, à partir de l’être d’une part, et à partir de l’un d’autre part, montre l’embarras des Anciens devant le problème de l’un et du multiple. C’est la thèse que défend Philippe lorsqu’il écrit : « (Aristote) ne démontre pas d’une manière directe que l’univers physique, ce qui est mû, possède en lui-même une certaine intelligibilité capable de déterminer une connaissance philosophique, mais il réfute les opinions qui tendraient à prouver le contraire[3]. »

Il convient ensuite de réfuter l’Eléatisme, directement, dans ses prémisses et ses raisonnements, et cela d’abord chez Mélissus qui affirme que « si tout ce qui est engendré a un commencement, ce qui ne l’est pas n’en a pas[4] », puis chez Parménide, qu’il réfute ainsi : « d’une part les prémisses sont fausses, de l’autre la conclusion n’est pas valable. Les prémisses sont fausses parce qu’il prend l’être au sens absolu, alors que les acceptations en sont multiples; la conclusion n’est pas valable, car, si l’on prend comme données uniques les choses blanches, l’être étant signifié par le blanc, les choses blanches n’en seront pas moins multiplicité et non unité[5]. » Pour en venir aux doctrines proprement physiques, il faut remarquer qu’elles utilisent la notion de contrariété en l’appliquant soit à une matière unique (dynamisme), soit à une multiplicité. Ici se rencontre la théorie professée par Anaxagore, pour qui « toutes les choses étaient ensemble, infinies en regard à la fois de leur nombre et de leur petitesse; car le petit aussi était infini. Et lorsque toutes les choses étaient ensemble, aucune d’entre elles n’était claire à cause de sa petitesse[6]. » En effet, selon Anaxagore, la multiplicité de la matière et le nombre des contrariétés sont infinis. Une telle théorie est contraire au principe de toute science et, d’ailleurs, s’embarrasse dans les difficultés insolubles à propos de la divisibilité des particules élémentaires, de la séparation des qualités et des choses, de la nécessité d’une fin qui, en donnant la forme, rend compte de la génération naturelle.

Toutefois, il reste qu’on est fondé à considérer que les principes doivent être cherchés parmi les contrariétés; car, en délimitant les générations et corruptions naturelles, on satisfait au principe général de détermination. Et les Anciens prennent tous pour principe les contraires. Mais « ils se distinguent les uns des autres, selon qu’ils prennent les premiers ou les derniers, les plus connaissables selon la raison ou selon la sensation; qui le chaud et le froid, qui l’humide et le sec, d’autres l’impair et le pair, alors que certains posent l’amitié et la haine comme causes de la génération[7] ». Ainsi ils ne sont divisés que sur la question de savoir quelles sont les contrariétés premières, et s’il faut prendre les plus sensibles ou les plus rationnelles. Ici va se préciser la solution du problème du nombre des principes, car les contraires ne suffisent pas : ils doivent agir dans un troisième principe dont ils sont les attributs. Reste à savoir s’il faut poser deux ou trois principes. La théorie de la génération va répondre : le sujet de la génération, par cette génération même (qu’il s’agisse d’une génération de substance ou d’accident) reçoit une forme qui vient, en lui, prendre la place de la privation. Les principes de toute génération naturelle sont donc : l’individu particulier, qui est sujet de la génération et en tant que doué de la Privation est Matière (la Matière n’est d’ailleurs connaissable que par analogie); la Privation et son contraire, la Forme.

Il est facile, dès lors, de résoudre les difficultés que les anciens soulevaient contre la notion de génération, et qu’ils déduisaient du principe que tout vient soit de l’être soit du non-être, principe lui-même tiré du principe que l’être et le non-être sont incompatibles. Il suffit de distinguer le principe essentiel et le principe accidentel de la génération et de dire qu’elle a lieu du non-être en soi (la privation), mais non comme d’un principe essentiel. Ainsi le non-être est ramené dans la chose naturelle, au lieu que Platon, en faisant, du non-être, la matière, ne peut rendre compte de l’élément permanent de la génération. Puis Aristote définit la matière, distingue la matière de la privation, et démontre éternité de la matière. Il renvoie les problèmes de la forme à plus tard.

3ème partie : LA QUESTION DE LA NATURE CHEZ ARISTOTE

C’est dans le livre II de la Physique que se détermine ce qu’est la « nature ». Après avoir mis en lumière, dans la seconde partie du livre I, les éléments principaux de toute chose soumise au changement, Aristote étudie les sujets et les causes du changement naturel. La nature est une cause qui se distingue d’autres causes comme l’activité pratique et poétique de l’homme ou encore la fortune. Selon Aristote, la nature « est ce qui a en soi-même un principe de mouvement et de fixité[8]. » Ainsi le domaine de la nature comprend les êtres qui ont en eux-mêmes un principe de mouvement ; leur existence est un postulat incontestable et indispensable ; mais leur essence est difficile à déterminer, car ce qui est nature en eux, c’est leur matière[9], mais c’est, à un plus juste titre, la forme, car c’est par la forme qu’une chose est ce qu’elle est, maintient son type dans la génération, et devient ce qu’elle devient. Ainsi nous pouvons formuler le deuxième argument d’Aristote qui est le suivant : chaque être est ce qu’il est quant il est en acte, les choses naturelles sont telles par leurs formes[10].

Toutefois, le physicien ne doit pas s’occuper des formes vides comme le mathématicien, car les choses physiques sont inséparables de leurs sujets ;  les Platoniciens sur ce sujet ont commis une erreur dans leur séparation des formes physiques[11]. Or l’objet du physicien sera donc à la fois la matière et la forme[12] avec prédominance de la seconde, tout comme l’objet de la connaissance qui est au service de l’activité poétique, et parce que d’abord Aristote affirme qu’on ne peut séparer dans la connaissance d’une chose les moyens de la fin, et surtout, la matière est un relatif[13]. Enfin le physicien ne doit pas s’occuper des formes immatérielles, qui sont du domaine de la philosophie première, mais seulement des formes engagées dans la matière.

Etant donnés les éléments constitutifs de la chose naturelle, et puisque la science saisit le pourquoi, il faut les faire rentrer dans le tableau général des causes de ces choses, qui sont la matière, la forme, la cause efficiente et la cause finale. Elles peuvent, chacune, être prises en douze conceptions différentes, et, de même, chacun de leurs effets : le particulier et le genre, le par soi ou l’accident, le combiné et le simple, chacune de ces acceptions se rapportant tantôt à l’acte, tantôt à la puissance.

Comme Aristote met la fortune et le hasard au nombre des causes, il les étudie, en remarquant la divergence des opinions à leur sujet, qui vont de la négation de leur existence à l’affirmation de leur pouvoir surnaturel. Il affirme d’abord l’existence des faits de fortune et de hasard, par les faits exceptionnels. Mais leur essence n’est pas seulement la rareté : Aristote définit la fortune comme « la cause par accident de faits susceptibles d’être des fins quand ces fins relèveraient de la pensée, ou plutôt du choix [14]» ; il s’agit d’une cause indéterminée. C’est ce qui fait dire à Moreau que « ce qui caractérise pour Aristote le hasard, ce n’est donc pas l’absence de détermination causale ; c’est l’absence d’une finalité adéquate au résultat. Car le hasard n’exclut pas non plus la finalité des actions élémentaires, ni même leur caractère intentionnel[15]. »

La fortune n’est d’ailleurs qu’une espèce du genre hasard[16], la fortune appartenant au domaine des choses qui suivent les résolutions libres, le hasard au domaine des choses qui arrivent pour une fin, sans être choisies, c’est-à-dire au domaine de la nature. Ce sont deux espèces de causes efficientes, d’ailleurs non primitives et postérieures à l’Intelligence et à la Nature.

Aristote en bon physicien veut donc, pour connaître le pourquoi, connaître les quatre « causes par soi » qu’il a indiquées tout à l’heure ; or les trois dernières sont souvent réunies et s’opposent à la cause matérielle, d’autre part le moteur comme fin paraît, à titre de moteur immobile, échapper à la physique ; malgré cela, Aristote recherche la cause finale, car, au-dessus des moteurs mus, la vraie source du mouvement est le premier moteur immobile, et, analogue à lui, la forme comme fin, qui meut d’une façon naturelle tout en n’étant pas une nature. C’est précisément ce principe que négligeait la physique ancienne ; or, c’est lui seul qui peut expliquer les productions de la nature comme celles de l’art, l’instinct des bêtes et les générations tératologiques, la constance et la régularité des faits naturels.

En conséquence, la nécessité, tant célébrée des anciens, ne va pas des antécédents aux conséquents ; elle réside à titre hypothétique ou passif dans la matière, prise comme l’ensemble des conditions sans lesquelles la fin ne pourrait se réaliser ; la causalité vraiment nécessitante ne peut aller que de la forme à la matière et se ramène ainsi à la nécessité logique, au passage des prémisses à la conclusion ; ainsi, même si Aristote reconnaît que, dans la notion, il faut faire entrer une certaine matière, c’est toujours la notion qui commande.

CONCLUSION

Après tout ce développement de « cette physique finaliste et empirique qui part de la sensation, non pas pour la refuser, mais pour en interpréter le témoignage[17] », il nous semble qu’Aristote nous demande un effort intellectuel semblable à nous qui voulons approfondir cette science dans le sens d’une philosophie de la nature, et dépasser une vue superficielle des phénomènes naturels, limitée à leurs successions régulières. Du moment que Aristote croyait avoir montré l’existence de la finalité au sein des substances corporelles, il devait logiquement étendre ses ambitions jusqu’à fournir une explication téléologique de l’ensemble des événements du monde physique et s’essayer à la pousser jusqu’aux détails les plus infimes. Sans soute ne s’est-il pas rendu compte de la difficulté de la tâche et l’a-t-il entreprise sans avoir pleinement conscience de notre témérité. L’application de sa méthode l’a conduits fatalement, dès lors, à des erreurs et à des puérilités qui font sourire aujourd’hui. Mais il s’agit ici bien plus de principes que d’applications.  Et nous concluons avec Mansion, « Il est indéniable que l’idéal qu’Aristote s’est proposé en physique répond à une conception grandiose et vraiment philosophique. Il n’a pu le réaliser pleinement, sans aucun doute, mais son idéal n’est pas de ce cher condamné, car ce sont surtout les moyens qui lui ont fait défaut[18]. »

BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE

§    ARISTOTE.- Physique (I-IV), texte établi et traduit par Henri Carteron, (Paris, Belles Lettres 1952).

§    ARISTOTE.- Sur la nature ( Physique) II, (Paris, Vrin 1991), introduction et notes de L. Couloubaritsis.

§    AUROUX(Sylvain).- Les Notions Philosophiques , Dictionnaire, II, (Paris, P.U.F., 1990).

§    BRAGUE(Rémi).- Aristote et la question du monde (Paris, PUF, 1988)

§    BRUN(Jean).- Aristote et le Lycée (Paris, PUF 1970)

§    CHANTRAINE(P.).- Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Histoire des mots (Paris, éditions Klincksieck, 1984)

§    GANDT(F. De) et SOUFFRIN(P.) (Ed.).- La Physique d’Aristote et les conditions d’une science de la nature. (Paris, Vrin 1991)

§    GIGON(Olof).- Les grands problèmes de la philosophie grecque, (Paris, Payot, 1961), traduit par l’Abbé Maurice Lefèvre).

§    KIRK(G.S.) – RAVEN( J.E.) – SCHOFIELD(M).- Les philosophes présocratiques , (Suisse, Editions Universitaires de Fribourg, 1995).

§    MANSION(André).- Introduction à la physique aristotélicienne, (Louvain-la- Neuve, éditions de l’institut supérieur de philosophie, 1987).

§    MOREAU(J.).- Aristote et son école (Paris, PUF, 1962)

§    PLATON.- Œuvres Complètes, Tome VII – 1ère Partie, La République VII, 519 b, (Paris, Belles Lettres, 1975), texte établi par Chambry.

§    PHILIPPE(Marie-Dominique).- Introduction à la philosophie d’Aristote (Paris, PUF, 1988)

 

 


[1] PHILIPPE.- O.c., p. 105

[2] Physique I, 184 a 16

[3] PHILIPPE.- O.c., p. 105

[4] Physique I, 186 a 10-13

[5] Physique I, 186 a 22-25

[6]  Fr 1, SIMPLICIUS.- In Phys. 155, 26, cité par G.S.KIRK – J.E. RAVEN – M. SCHOFIELD.- Les philosophes présocratiques , (Suisse, Editions Universitaires de Fribourg, 1995), p. 384.

[7] Physique I, 188 b 30- 36

[8] Physique II, 192 b 10-15

[9] Physique II, 193 a 9-30

[10] Physique II, 193 b 5-8

[11] Physique II, 194 a 12

[12] Ibidem, II, 194 a 12-15

[13] Ibidem, II, 194 b 8-9

[14] Physique II, 197 a 8 – 32

[15] MOREAU(J.).- Aristote et son école (Paris, PUF 1962), p. 121

[16] Ibidem, II, 197 b 13

[17] BRUN(Jean).- Aristote et le Lycée (Paris, PUF, 1970), pp. 54-55.

[18] MANSION(Augustin).- O.c, p. 342.

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