La Philosophie de la nature dans Physique I et II d’Aristote

LA PHILOSOPHIE DE LA NATURE DANS LA PHYSIQUE I et II  D’ARISTOTE

 

Dr AKE Patrice Jean, Assistant à l’UFR-SHS de l’Université de Cocody et à la Faculté de Philosophie de l’UCAO-UUA.

INTRODUCTION

Dans cette présente étude, nous voulons nous intéresser à la nature telle que le philosophe Aristote la comprend dans son ouvrage la Physique aux livres I et II. C’est Augustin Mansion qui soutient que :  « Dans la terminologie aristotélicienne, le mot physique est une désignation abrégée, équivalent à science ou philosophie de la nature. Le domaine qu’elle embrasse est extrêmement vaste, beaucoup plus étendu, entre autres, que celui de la physique moderne[1]. » Quant au mot nature, il n’est pas « un des termes que la tradition philosophique lègue à Aristote avec une signification bien définie[2] ». Ce terme a deux origines. Il se dit physis en grec et en latin natura. et il signifie action de naître, la formation, ou la production. Couloubaritsis dans son introduction à l’ouvrage d’Aristote intitulé Sur la nature écrit que « Physis provient de phuo qui signifie ‘j’épanouis’. Une plante ‘phyton’ pousse ou ‘épanouit’[3] ». Olof Gigon pour sa part affirme qu’« étymologiquement, le mot physis caractérise la croissance biologique (phyesthai) et principalement la croissance des plantes[4]. » Le Dictionnaire étymologique de la langue grecque fait dériver physis du verbe phyomai, qui, à l’actif veut dire, faire pousser, faire naître, produire, ou encore croître, pousser, naître, croître sur, s’attacher à. Phyma signifie quant à lui excroissance, humeur. Phya a donné « formé par la nature, naturel, fertile » Autophytos lui c’est celui qui naît de soi-même, le naturel. Le verbe phyteuo signifie planter, engendrer, produire, procurer. Physis au féminin, est un terme important, défini par Benveniste, qui signifie « accomplissement effectué d’un devenir », « nature en tant qu’elle est réalisée, avec toutes ses propriétés ». Physis c’est l’origine, la naissance, la croissance, la forme naturelle, la nature, la forme extérieure, la nature d’esprit, le caractère ou l’ordre naturel, la manière d’être ou le caractère, on parle alors de nature de l’esprit, de l’âme, d’état naturel ou de disposition naturelle. Elle s’oppose à physei et nomo qui veulent dire « par convention; ou nature créatrice, la création, concrètement la créature. En grec moderne, physis se retrouve dans physei, et signifie par nature. Il y a une analogie encore pour physis en face du sanskrit bhûti, qui veut dire prospérité. Littéralement bûtis a le sens d’existence. Le terme latin natura vient de nascor, qui signifie naître, prendre don origine.

Pour nous résumer, le terme nature peut désigner dans un premier sens,  a) la totalité de ce qui a en soi son principe de développement, b) ce tout en tant qu’il est ordonné (la Nature en général), c) en tant qu’il se laisse connaître ‘les ‘lois’ de la Nature. Dans un second sens, ce qui fait qu’une chose est ce qu’elle est (elle a pour synonyme le mot Essence). Enfin, nature et naturel sont opposés à ce qui est historique, culturel.

Selon Brague, « le mot dont se sert Pindare, qui connaît pourtant physis est le plus souvent phyè. Ce terme, chez Homère, ne s’applique pas à l’homme, dont il désigne la taille – le plus souvent la haute taille du héros, ou la beauté féminine[5]. » Hippocrate, d’après le Dictionnaire des Notions Philosophiques, « distingue la physis, nature médicatrice qui régit le corps, le protège contre les maladies et l’aide à se guérir lui-même, et la puissance divine (to theio) qui domine la nature médicatrice et, dans les maladies surnaturelles, entrave ses efforts et ceux de l’art médical dans les soins qu’il prodigue[6]. »

L’interprétation « pédagogique » que propose Socrate pour l’allégorie de la caverne[7] évoque « ces masses de plomb qui sont de la famille du devenir, et qui sont attachées à l’âme par le lien des festins et des appétits de ce genre, en tournent la vue vers le bas » : à cette courbature vers ce qui, étant de l’ordre de la génésis, devient s’oppose la conversion de l’âme tout entière vers ce qui est, les réalités.

C’est avec Aristote que s’articule le sens d’un principe interne de devenir et de la totalité de ce qui a en soi un tel principe. Tous les philosophes Présocratiques, ont en effet, laissé des traités « sur la Nature ». Anaximandre, Parménide, Héraclite, Empédocle. Au livre I, de la Physique, Aristote procède à l’examen critique de leurs systèmes, auxquels il reproche de n’avoir pas suffisamment déterminé le principe des choses naturelles, certains, comme les Eléates, pour avoir refusé le « mouvement » (passage d’un état à un autre), d’autres pour avoir porté une attention exclusive aux causes matérielle et motrice en négligeant les causes finale et formelle (Empédocle), d’autres pour avoir vu les formes mais en méprisant l’individuel et en n’accordant de réalité qu’aux rapports généraux idéels (les puthagoriciens et Platon). Avant d’aller plus loin dans cette présentation de la Physique, intéressons-nous au titre même de l’ouvrage.

Dans la présentation qu’il fait de la Physique d’Aristote, le Prof. Henri Carteron, après avoir relevé les difficultés de la critique textuelle, se prononce sur l’authenticité et l’unité de l’œuvre. Notre commentateur relève que le titre même de l’ouvrage fait problème. En effet, le titre que lui donnent tous les manuscrits, même ceux des commentateurs, est « la Physique d’Aristote ». Cet auteur de l’Antiquité cite d’ordinaire les premiers livres sous le nom de « Physiques » ou de « Au sujet de la Nature », les derniers par l’expression « Au sujet du mouvement ». Les livres I et II font partie de ce qu’Aristote appelle les premiers livres. Le Prof. Carteron, pense que cette discussion sur le nom à donner aux deux catégorie de livres d’Aristote n’a pas grande importance, car elle repose sur la diversité des titres qu’Aristote donne à son œuvre  et cette diversité n’est pas soumise à une règle; non seulement, en effet, on rencontre d’autres formules que celles que nous avons citées, mais on trouve l’expression « et les généralités au sujet de la nature » appliquée au livre V[8]. » Et Carteron de conclure : « Aristote n’a pas mis au point le catalogue de ses œuvres ni adopté de formules définitives pour ses références.[9] » L’œuvre considérée est par conséquent unie dans ses parties, exception faite pour le livre VII. Aussi nous voulons en montrer les différentes articulations.

Les deux premiers livres étudient les principes universels d’une science de la nature. Le premier est bien l’introduction de l’œuvre; il débute, en effet, par des considérations de méthode, puis pose le postulat fondamental de toute Physique, à savoir l’existence du mouvement de tous les êtres naturels, et à cette lumière, critique les doctrines anti-physiques qui, niant le mouvement, rendent la physique impossible. C’est alors qu’Aristote peut entreprendre la recherche des principes élémentaires de toute chose changeante : la matière, la forme et la privation. Mais l’objet de la physique, ce n’est pas la forme pure, mais la forme engagée dans la matière qui constitue l’être naturel, périssable. Comme le souligne à juste titre le livre I : « Quant aux formes physiques périssables, nous ne parlerons dans nos indications ultérieures[10]; » il faut donc étudier d’une façon directe cet être et les principes de la science qu’on peut avoir; c’est l’objet du Livre II, qui établit la définition de la nature, les rapports de la physique aux autres sciences, la théorie des causes et le déterminisme de la nature avec les lacunes qu’il comporte.

1ère PARTIE : PLACE DE LA PHYSIQUE DANS L’œuvre D’ARISTOTE et dans l’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
PLACE DE LA PHYSIQUE DANS L’œuvre D’ARISOTE

La Physique fait partie des ouvrages acroamatiques, c’est-à-dire qu’elle était destinée à un public restreint d’auditeurs et non encore éditée pour le grand public, circonstance qui peut expliquer, au moins en partie, les variations d’Aristote sur le titre et même, comme pour le livre VII, sur la composition et la rédaction. Cette œuvre fut écrite, en même temps que les autres ouvrages scientifiques, pendant le second séjour à Athènes (335/4-323). Selon Carteron, « il est impossible de fixer la date de chacun des écrits, par suite de l’entrecroisement des références et de l’unité de l’œuvre, où n’apparaît pas la moindre évolution qui trahisse un développement historique[11]. » Pourtant Aristote a donné lui-même un ordre pour ses œuvres.

La Physique  est promise dans la Logique et par suite postérieure à cette œuvre ainsi qu’au livre V de la Métaphysique. D’autre par dans les Météorologiques, nous lisons qu’après la Physique viennent, et dans cet ordre, le Traité du ciel, le Traité de la Génération et de la Corruption, les Météorologiques. Selon la classification des sciences que l’on retrouve dans l’œuvre d’Aristote, la Physique vient dans les sciences théorétiques qui précèdent les pratiques et les poétiques, entre les mathématiques et la théologie.

Un examen interne de ces œuvres confirme ces indications. La Logique que l’on considère comme la forme de la science ou comme la science de la forme, précède la Physique, car c’est un ensemble de réflexions sur les démarches de la pensée, réflexions où se mêlent méthodologie et théorie de la connaissance, et destinées à fixer le procédé qui donne la science, à savoir la démonstration. Or savoir, c’est connaître par la cause, c’est-à-dire par la raison, c’est être capable d’aboutir à la conclusion d’un syllogisme démonstratif. La Logique est donc le vestibule de toute science théorétique, puisque ces sciences, et en particulier la Physique ont pour objet le savoir, la vérité.

Dans le domaine de la vérité, les Mathématiques se distinguent de la Physique par leurs objets, qui, loin de constituer des essences séparées, sont tirées par abstraction des objets de la Physique. Elles sont les seules sciences qui présentent des démonstrations satisfaisantes pour la raison. Mais Aristote ne leur consacre aucune partie de son système parce qu’il était peu versé dans ces sciences. La seule formule de la proportion directe qu’il connaît, Aristote ne la maîtrise pas parfaitement. Il lui arrive de s’embrouiller dans les proportions inverses. En outre, il ne réussit pas après tous ses efforts à donner une théorie mathématique du mouvement. Ensuite, il pense que la quantité n’est que la surface des choses, non leur essence, et il veut en atteindre le dynamisme profond. Finalement, il se méfie des excès métaphysiques des mathématiciens de l’école de Platon, et l’une de ces ambitions les plus chères est de ruiner ces méta-mathématiciens. Mais s’il apprécie la valeur des mathématiques, c’est à cause de la dignité ontologique de leurs objets, abstraction sans réalité. Voilà pourquoi, reconnaissant l’importance des mathématiques pour le physicien, il use lui-même de formules mathématiques.

Au contraire des Mathématiques, la Physique porte sur la réalité; elle est par là sur le chemin de la Métaphysique, qui est l’étude de la réalité première. Toutefois l’être naturel n’a que l’actualité dont un mobile est susceptible; la nature est un composé de matière et de forme, et si l’étude de la forme est essentielle au physicien, c’est surtout comme motrice et comme fin : la forme pure est expressément renvoyée au métaphysicien. Une seule et capitale exception est celle-ci : le physicien doit atteindre le moteur premier, lui-même immobile et forme pure, sous peine de laisser l’univers physique inexplicable dans sa condition fondamentale. Mais, si la Métaphysique pénètre la Physique en la couronnant, la Physique le lui rend bien, car la théorie de la substance ne peut se passer du mouvement, puisque la matière et la forme sont également éternelles et incréées. La difficulté que l’on éprouve à distinguer les deux disciplines est caractéristique du dualisme aristotélicien.

PLACE DE LA PHYSIQUE DANS L’HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

C’est avec une parfaite netteté qu’Aristote s’oppose à ses devanciers et à ses contemporains, et d’abord aux Eléates : il n’a pas assez de sarcasmes contre ces gens, qui, pour des raisonnements d’ailleurs mauvais et contre le témoignage du bon sens, risquent, en niant la diversité, l’attribution et le mouvement, de stériliser la Physique dès le début. Mais bien que cet empirisme subsiste constamment dans l’œuvre d’Aristote, il ne se contente pas d’affirmer le changement au nom de sa théorie de la diversité de l’être et de la puissance, ce qui était suffisant au livre I. il essaie d’en construire la notion de façon à la réintroduire intégralement dans la spéculation rationnelle à la place des conceptions bâtardes que, sous l’influence plus ou moins avouée de l’Eléatisme, les Atomistes, certains Socratiques et même Platon avait produites. D’abord, à la succession d’états discontinus à laquelle on réduisait le changement, il faut substituer la conception du changement comme progrès de la puissance à l’acte, dont la définition est établie au livre III et la continuité démontrée dans les développements, encore imparfaits, mais admirablement conçus, du livre VI.

Ensuite, et par conséquent, il fallait substituer, à la théorie atomistique du mouvement, qui le prenait comme donné et pour ainsi dire comme mort, une doctrine qui rendît compte de sa production et de sa vie. C’est l’objet des développements sur les éléments de tout être changeant, et notamment sur la matière, qui nous sont présentés au livre I, et de la conclusion de la critique du vide au livre IV. Par là la qualité prenait le pas sur la quantité, et cela de plusieurs façons : d’abord, les mouvements qualitatifs dans l’altération et le changement substantiels sont reconnus avec leurs caractères spécifiques au livre V; puis, derrière tout mouvement, on doit supposer une force : ainsi quand Aristote avance que le principe de toutes les affections est le mouvement local, et affirme la priorité du mouvement local, il ne faut pas le taxer de mécanisme, car il ne sépare pas la considération du mouvement local du dynamisme profond sui le produit dans une substance déterminée.

Ainsi la doctrine d’Aristote mérite le nom de dynamisme, mais quelle différence la distingue du dynamisme, tout matérialiste des anciens Physiologues. Jamais, u contraire, plus qu’avec Aristote le monde ne fut plus près d’être pénétré d’intelligibilité. On sait qu’il pense y parvenir par sa notion de la forme comme cause efficiente et cause finale; son dynamisme en effet est finaliste et, au livre II, il a réservé, avec une précision inégalée, les droits de la téléologie. Par là, il recueillait le fruit de l’idéalisme platonicien.

Mais, aux dires de Carteron, des obscurités subsistent : « La théorie de la causalité mécanique est insuffisante; la matière, qui est parmi les éléments du changement, celui dont l’intelligibilité est absente, garde un rôle obscur mais positif[12]. » La méthode même d’Aristote répond à ces insuffisances. Il ne s’agit pas, pour lui, en effet, de rationaliser l’Univers en un système définitif, mais de créer, pour chaque objet du savoir, une discipline propre qui permette d’obtenir le maximum de rendement. Ainsi, Aristote pense que la Physique ne doit point espérer présenter la rigueur des mathématiques. Certes, cette prudence n’est pas l’unique trait du tempérament du philosophe; à côté d’elle, on sent une imagination extraordinaire : la théorie de la matière et de la privation, la théorie de la puissance avec la crique des arguments de Zénon, celle des quatre causes, du hasard, la définition du mouvement, les théories de l’infini, du lieu, du vide, du temps, de la cause première. Cette présentation générale de l’œuvre étant faite, venons-en à l’objet de cette étude de façon plus précise, les livres I et II.


[1] MANSION(André).- Introduction à la physique aristotélicienne, (Louvain-la- Neuve, éditions de l’institut supérieur de philosophie, 1987), p. 38

[2] PHILIPPE(Marie-Dominique).- Introduction à la philosophie d’Aristote, (Belgique, Editions Universitaires, 1991), p. 105

[3] ARISTOTE.- Sur la nature ( Physique) II, (Paris, Vrin 1991), introduction et notes de L. Couloubaritsis, p. 6

[4] GIGON(Olof).- Les grands problèmes de la philosophie grecque, (Paris, Payot, 1961), traduit par l’Abbé Maurice Lefèvre), p. 158

[5] BRAGUE(Rémi).- Aristote et la question du monde (Paris, PUF, 1988), p. 19

[6] AUROUX(Sylvain).- Les Notions Philosophiques , Dictionnaire, II, (Paris, P.U.F., 1990), p. 1727

[7] PLATON.- Œuvres Complètes, Tome VII – 1ère Partie, La République VII, 519 b, (Paris, Belles Lettres, 1975), texte établi par Chambry.

[8] ARISTOTE.- Physique (I-IV), texte établi et traduit par Henri Carteron, (Paris, Belles Lettres 1952), pp. 10-11

[9] Ibidem, p. 11

[10] Physique I, (9) 192b 2

[11] Ibdiem, p. 15

[12] Ibidem, p. 20

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