Qu’est-ce que la paix? (suite et fin)

III- LA QUESTION QU’EST-CE QUE, AU CENTRE DE L’INTERROGATION PHILOSOPHIQUE.

Nous ne pouvons pas continuer la discussion sur cette question avant de l’avoir convenablement posée. Et le philosophe allemand Martin HEIDEGGER fait remarquer qu’<<en ce sens, ce serait légitime car la philosophie, chaque fois qu’elle commence, se trouve dans une situation défavorable[16].>> Il ajoute qu’il n’en va pas de même pour les sciences, auxquelles les représentations, opinions et pensées de tous les jours ménagent constamment passage et accès directs. Car, fait-il remarquer, si l’on tient la représentation quotidienne pour l’unique mesure de toutes choses, alors la philosophie est toujours quelque chose de déplacé. Ainsi, poursuit-il, ce déplacement qu’est l’attitude de la pensée ne peut être pris en charge que dans un écartement violent. En revanche, selon lui, les cours scientifiques peuvent débuter immédiatement par l’exposé de leur objet. Le niveau d’interrogation qui y est adopté au départ n’y sera plus abandonné, même si les questions gagnent en complexité et en difficulté. La philosophie, au contraire opère, un déplacement constant de la position et des niveaux. C’est pourquoi il arrive souvent que, pour un temps, on n’y sache où donner de la tête. Ce désarroi est inévitable et souvent salutaire ; mais, pour ne pas l’accroître outre mesure, il est bon de commencer par une réflexion préliminaire sur la locution <<qu’est-ce que>> qui introduit notre sujet.

<<Qu’est-ce que>> introduit une interrogation philosophique. La question du type <<qu’est-ce que la paix>> est une question socratique, posée pour démasquer l’illusion de réponse de l’interlocuteur et non réellement pour obtenir une réponse, a priori impossible en raison de la multiplicité des solutions théoriques possibles[17]. À l’interrogativité infinie, Platon substituera la clôture ontologique : la paix sera bien quelque chose, et l’idée ou l’essence caractérisera de façon nécessaire et suffisante cette paix, causalement enfermée par une réponse inessentielle comme telle . L’ontologie signifiera la mort de l’interrogativité…Mais revenons encore pour un temps à Socrate : ce qu’est la paix est donc une question qu’aucune réponse ne peut saturer : toute réponse n’est qu’apparence et tout débat sur cette question ne peut être qu’aporétique. Tant de discours sont possibles que la contradiction ne peut s’éviter ; d’où l’idée que l’on ne peut prétendre savoir ce qu’est la paix pour s’en prévaloir afin d’exercer du pouvoir au nom de cette connaissance. Qui d’ailleurs a soutenu que de telles questions avaient une réponse, sinon les détenteurs du pouvoir ? Pour Socrate, il semble assez clair que ces problèmes sont voués à rester tels. L’interrogation constitutive du philosophique atteint un point décisif avec Socrate : philosopher ne peut signifier autre chose que questionner puisque répondre n’est qu’apparence. La contradictoirité, loin de régler les problèmes, les pose en les affirmant. Seulement les questions forment la trame du logoV, et toute réponse qui ne renverrait pas à son opposé, se révélerait par là comme appartenant à l’ordre de l’opinion, de la doxa. La philosophie est bien amour de la sagesse en ce qu’elle recherche et quête, et non possession.

Contrairement à Socrate, Platon pense que l’on peut répondre à la question <<qu’est-ce que la paix ?>>. Le déplacement de l’interrogatif à l’ontologique assure cette possibilité : une question <<qu’est-ce que la paix ?>> peut trouver réponse parce que ce n’est pas l’interrogativité de la paix en question qui est affirmée, mais l’être (qu’est-ce…) de la paix qui y est interrogé et affirmé à la fois dans son apparaître-sous-la-forme-de-la-paix. L’être est la condition du répondre en ce que le répondre dit l’être. Bien plus, l’être permet d’affirmer la question en ce que celle-ci, renvoyant au champ assertorique, pose l’être comme à déterminer. Ainsi les contraires, qui révèlent par le bi-pôle la réalité interrogative qui les sous-tend comme possibles, sont davantage, pour Platon, révélateurs de l’ontologique qui les englobe et qui les unifie. Par là, l’ontologique répond effectivement puisque la contradiction est surmontée dans une intelligibilité nouvelle, là où la simple question de contradictoirité constate l’irréductible combat, et partant, le problème.

Avec Aristote, nous savons que la chose <<paix>> est. Mais nous recherchons ce qu’elle est : par exemple <<qu’est-ce que la paix ?>>. Aussi quand nous cherchons si une chose est au sens absolu, nous cherchons en réalité s’il y a de cela un moyen terme ou s’il n’y en a pas ; et une fois que nous savons le fait ou que la chose est, et qu’en outre nous rechercherons le pourquoi, ou la nature de la chose, alors nous rechercherons quel est le moyen terme. Et Aristote de conclure : <<le résultat, c’est que dans toutes ces recherches, nous nous demandons soit s’il y a un moyen terme, soit quel est le moyen terme[18].>>

Cette façon de questionner pose aussi la question des modes de la question. Selon Nietzsche, <<essayer et interroger – c’est ma façon d’avancer[19].>> L’homme qui questionne est, chez Nietzsche, un homme qui marche, qui ne peut penser qu’en cheminant, dont la pensée, à la pointe, est bien la piété. La question <<qu’est-ce que la paix ?>> ne vient-elle pas faire basculer le socle (logique, éthique, esthétique), ébranler nos fondements, perdre notre sérieux pour que, envers et contre tout, le grand sérieux commence peut-être pour la première fois, le véritable point d’interrogation soit enfin posé.

En ce qui nous concerne, la question <<Qu’est-ce que la paix ?>> nous conduit à la définition de la paix, et non d’une paix parmi d’autres. Il s’agit  de tenir un discours qui exprime la quiddité de la chose <<paix>>. Notre méthode sera de rendre cette définition sous la forme d’un discours qui tient la place du terme <<paix>>. Bien entendu, ce discours pourra tenir la place du discours, car certaines choses signifiées par ce discours peuvent aussi être définies.

Après une telle recherche définitionnelle sur le mot paix, nous ne savons pas toujours ce que la paix veut dire. Mais un sage, nous a donné une voie pour conquérir la paix. Voici sa conclusion :<<D’abord, il faut que vous fassiez la paix avec vous-même. La paix, ce n’est pas être résigné. Ce n’est pas non plus quelque chose que l’on obtient avec une signature en bas d’un décret. La paix s’apprend, se vit au quotidien. Apprenez d’abord à faire la paix en vous, avec vous. C’est facile, mais vous ne le savez pas. Essayez d’enlever de vous toute contradiction, de vous harmoniser, de vous voir tranquille. Ne projeter jamais sur les autres votre colère, ni votre amertume, ni votre agressivité. Mais projetez toujours la paix. Apprenez à dire : que la paix soit avec vous, en vous. Comprenez que, pour qu’un peuple, une planète entière, vive dans la paix, il faut que cette paix vienne de l’intérieur de vous-même[20].>>

 

BIBLIOGRAPHIE(en français)

ALAIN .- Politique (Paris, Gallimard, 1952)

ARON (Raymond).- Paix et guerre entre les nations (Paris, P.U.F, 1962)

BOUTHOUL(Gaston.).- Avoir la paix (Paris, 1967)

BOUTHOUL(Gaston.).- La paix (Paris, 1974)

KAUMBA(Lufunda).- <<Guerre et paix au cœur de l’Afrique>> dans Actes des Journées Philosophiques de 1996 à Casinius (Kinshasa, Loyola, 1996)

MITSCHERLICH(A.).- L’idée de paix et l’agressivité humaine (Paris, 1970).

REVES(E.).- Anatomie de la paix (Paris, 1946)

 

 

 

 


[1] METTNER(Mathias).- <<paix>> in Dictionnaire de Théologie, (Paris, Cerf, 1988), pp. 480-494.

[2] Somme théologique, II-II, 29 ; 37-42.

[3] FREUND(J.).- <<paix>>, Dictionnaire des notions philosophiques, col. 1842-1843.

[4] KAUMBA(Lufunda).- <<Guerre et paix au cœur de l’Afrique>> dans Actes des Journées Philosophiques Casinuis 1 – Philosophie et Politique en Afrique (Kinshasa, Loyola, 1996), pp.25-41.

[5] ARON(Raymond).- Paix et  guerre entre les nations (Paris, P.U.F. 1962), P.158.

[6] ALAIN.- Politique (Paris, Gallimard, 1952), p. 178.

[7] ARON(Raymond).- o.c., p. 158.

[8] CAZENEUVE(Jean).- <<Guerre et paix>> in Encyclopædia Universalis, Corpus 8, Paris, 1984.

[9] Raymond Aron.- O.c.,  p. 158.

[10] Mt 5, 44.

[11] ARISTOTE.- Éthique à Nicomaque, livre IX, 1167 a-b.

[12] ARON(R.).- Paix et Guerre entre les nations, p. 691.

[13] PROUDHON(P.-J.).- La guerre et la paix (Paris, 1927), p. 63-64.

[14] BOUTHOUL(G.).- Avoir la paix. (Paris, 1967), p. 27.

[15] Op.cit., p. 311.

[16] HEIDEGGER(Martin).- Qu’est-ce qu’une chose ? (Tel/Gallimard 1962), p. 13, traduit de l’allemand par Jean Reboul et Jacques Taminiaux.

[17] MEYER(Michel).- <<le questionnement et la philosophie>> in Encyclopédie philosophique universelle, 1, pp. 684-689.

[18] ARISTOTE.- L’Organon IV. Les seconds analytiques. (Paris, Vrin 1987), traduction, J. Tricot., p.164.

[19] NIETZSCHE.- Ainsi parlait Zarathoustra II, De l’esprit de pesanteur, p. 101.

[20] http ://perso.wanadoo.fr/ciel-a-la-terre/FR/Paix.htm

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