D’Hermès-Logos d’Homère au feu Logos d’Héraclite (fin)

LE LOGOS COMME FEU CHEZ HERACLITE

Le fragment soixante quatrième de Héraclite, « la foudre gouverne toutes choses[45] », démontre que le feu de Héraclite – de la sorte la plus pure et la plus brillante, c’est-à-dire l’égal de la foudre de nature éthérée et divine – possède un pouvoir directeur. Ceci traduit partiellement la nature divine assignée à l’éther par la conception populaire.

Plus important encore est le fait que tout feu, aussi petit et vulgaire soit-il, consomme du carburant et émet de la fumée de façon régulière, tout en maintenant une sorte de stabilité entre les deux : donc, le feu réalise de manière flagrante la règle de mesure dans le changement, règle qui est inhérente à l’évolution du monde et qui s’exprime par le logos. Ainsi, le feu est-il conçu naturellement comme l’élément constitutif par excellence qui détermine de façon active la structure et le comportement des choses – ce qui permet de réaliser non seulement l’opposition des contraires, mais aussi leur unité qui découle de la « lutte ».

Le cosmos est formé, en gros, de masse de terre (entremêlée de substances ignées dérivées, comme dans les volcans) et de masse de mer, le tout étant enveloppé du scintillement du feu ou éther. Sur la base du fragment trente et unième qui stipule ceci : « Tours du feu : d’abord la mer, et de cette mer, une moitié est terre, l’autre moitié <<embrasement>> [c’est-à-dire l’éclair ou le feu]…<la terre> est dissoute comme la mer, et est mesurée selon la même proportion qu’elle avait avant de devenir terre[46]. », nous pouvons supposer que Héraclite considérait le feu comme le point de départ du processus cosmique.

Ce point semble être à l’origine de la pluie qui finit par nourrir la mer, et le feu lui-même qui consume l’humidité, est à son tour alimenté par l’évaporation de l’eau qui s’élève de la mer. Comme l’a démontré Xénophane, selon une affirmation de Kirk, « la mer se change en terre, et la terre, en d’autres lieux et à d’autres moments, se dissout dans l’eau. de la sorte, le feu cosmique ou  éther ‘se tourne’ soit en mer, soit en terre[47]. »

D’après la recherche érudite de Kahn, « la question de « l’échange en » dans le fragment quatre-vingt-dixième de Héraclite qui affirme que « Toutes les choses peuvent s’échanger à mesures égales en feu et le feu en toutes choses, de même qu’il en va pour des biens contre de l’or et de l’or contre des biens. », tend à invalider la thèse soutenue par les Stoïciens qui attribuent à Héraclite l’idée d’une « ekpurosis » périodique ou consomption du monde par le feu[48]. »

L’ordre du monde est et demeurera un feu éternellement vivant, s’allumant et s’éteignant au fur et à mesure (c’est-à-dire simultanément). Dans l’image de l’échange entre des biens et de l’or, il ne pourrait se produire une situation dans laquelle tous les biens (c’est-à-dire le monde dans sa diversité) puissent être en une seule fois transformé en or (c’est-à-dire le feu), de manière à ce qu’il n’y ait plus que de l’or, et plus un seul bien. A ce propos, Kirk écrit « après avoir mentionné cette image, Théophraste ajoute : <<Il fixe un ordre et un moment précis pour le changement du monde, qui découlent d’une nécessité prédestinée[49]>> ».

Cette opinion s’apparente probablement à la remarque d’Aristote disant : « qu’Empédocle et Héraclite faisaient fluctuer le monde entre sa condition présente et la destruction[50]. » Mais Aristote aurait pu penser au grand cycle de 10800 ans qu’Héraclite a, selon Kirk, mentionné[51]; ce cycle aurait concerné le cycle des âmes privilégiées, ou plus probablement le temps nécessaire pour qu’une part de feu franchisse toutes les étapes sucessives. Ces deux versions auraient, de toute façon, été une source d’erreur, si elles n’avaient pas été exposées dans leur intégralité.

Platon dans le Sophiste[52] a fait une nette distinction entre l’unité et la pluralité simultanées du cosmos de Héraclite et les phases distinctes de l’Amour et de la Lutte chez Empédocle. Mais les deux auteurs se retrouvent dans la même citation à cause de leur croyance commune en l’unité et la pluralité du cosmos. Le fait qu’Aristote ait associé Héraclite et Empédocle pourrait trouver sa raison d’être dans le fait que l’école platonicienne les ait comparés, en négligeant l’importante distinction qui les différencie.

Pour conclure sur la question des échanges chez Héraclite, disons que ceux-ci entre les trois différentes masses composant le monde se déroulent simultanément de manière à ce que la somme de chaque masse demeure constante. Si une certaine quantité de terre se dissout dans la mer, une quantité équivalente de mer se solidifie ailleurs et devient de la terre; il en va de même pour les échanges entre la mer et « l’embrasement » (c’est-à-dire le feu). Il semble que ce soit le sens à donner au fragment trente-et-unième.

La proportion ou logos reste la même – c’est de nouveau la mesure et la régularité du changement qui sont soulignées, mais cette fois il s’agit d’un changement à l’échelle cosmique. Le seul aspect surprenant de cette cosmologie héraclitéenne réside dans le manque évident d’analyse en fonction de la théorie dans le manque évident d’analyse en fonction de la théorie des opposées et de relation au sujet des opposés dans le cadre feu-eau-terre. On peut trouver une explication dans le feu que les opposés sont évoqués au cours de l’analyse logique du changement, et que lorsque l’on considère le changement à si grande échelle, on peut se contenter d’une description plus empirique, d’autant plus que le logos s’apparente de si près au feu. Le concept sous-jacent de mesure et de proportion relie ces deux types d’analyses, mais  comme le fait remarquer Guthrie « le feu en soi est un extrême[53] » et non un intermédiaire en puissance comme le sont l’eau, l’Illimité ou l’air pour les Milésiens.

CONCLUSION

Dans son essai de fondation métaphysique, Deramaix nous donne une excellente synthèse lorsqu’il écrit : « La pensée hérclitéenne porte sur ce que nous pourrions appeler trois modalités de l’Etre. L’Etre comme donné : le monde « physique » qui nous englobe, et se manifeste comme totalité. Le logos qui permet de rendre compte du monde et qui se manifeste comme universalité. Et le lieu d’émergence du logos qui n’est autre que l’homme, le Disant[54]. »

A la suite de notre illustre prédécesseur, nous avons essayé de fonder une métaphysique sur le logos. D’abord, nous l’avons arraché au mythe d’Hermès, par l’interprétation que nous avons donnée à chaque occasion. Ensuite la philosophie de la nature nous a permis de voir l’importance du logos du point de vue du feu comme élément ordonnateur de l’univers. Cette philosophie de la nature s’est distingué aussi de la religion parce que le feu n’est plus un être divin(Hermès), mais un élément de la nature.

Héraclite, en bon physiocrate, a fixé son regard sur deux prodigieux spectacles de la nature : le mouvement éternel, négation de la durée et de l’immobilité, et la loi unique qui règle ce mouvement. Il a eu deux intuitions prodigieuses : la voie des sciences de la nature était sans doute alors très brève et peu sûre; mais ce sont des vérités auxquelles l’esprit se sent tenu de croire, l’une aussi effrayante que l’autre est rassurante…

L’Obscur a traité d’erreur et de sottise la croyance au permanent, mais a ajouté cette pensée que tout ce qui est soumis au devenir est en perpétuelle métamorphose, et la loi de cette éternelle métamorphose le logos présent dans les choses, c’est justement cet élément unique, « to pyr », le feu. Ainsi, la seule chose qui soit en devenir est à elle-même sa propre loi; le fait qu’elle devient, la façon dont elle devient, dépendent également d’elle seule. Voilà pourquoi Nietzsche pense que la philosophe Héraclite a eu le droit de s’interroger : « Pourquoi le feu n’est-il pas toujours le feu, pourquoi est-il tantôt eau, tantôt terre[55]? » Et il a répondu : « C’est un jeu, ne le prenez pas au tragique et surtout n’en faites pas un problème moral[56]! »

 
CONCLUSION
Dans son essai de fondation métaphysique, Deramaix nous donne une excellente synthèse lorsqu’il écrit : « La pensée hérclitéenne porte sur ce que nous pourrions appeler trois modalités de l’Etre. L’Etre comme donné : le monde « physique » qui nous englobe, et se manifeste comme totalité. Le logos qui permet de rendre compte du monde et qui se manifeste comme universalité. Et le lieu d’émergence du logos qui n’est autre que l’homme, le Disant[57]. »
A la suite de notre illustre prédécesseur, nous avons essayé de fonder une métaphysique sur le logos. D’abord, nous l’avons arraché au mythe d’Hermès, par l’interprétation que nous avons donnée à chaque occasion. Ensuite la philosophie de la nature nous a permis de voir l’importance du logos du point de vue du feu comme élément ordonnateur de l’univers. Cette philosophie de la nature s’est distingué aussi de la religion parce que le feu n’est plus un être divin(Hermès), mais un élément de la nature.
Héraclite, en bon physiocrate, a fixé son regard sur deux prodigieux spectacles de la nature : le mouvement éternel, négation de la durée et de l’immobilité, et la loi unique qui règle ce mouvement. Il a eu deux intuitions prodigieuses : la voie des sciences de la nature était sans doute alors très brève et peu sûre; mais ce sont des vérités auxquelles l’esprit se sent tenu de croire, l’une aussi effrayante que l’autre est rassurante…
L’Obscur a traité d’erreur et de sottise la croyance au permanent, mais a ajouté cette pensée que tout ce qui est soumis au devenir est en perpétuelle métamorphose, et la loi de cette éternelle métamorphose le logos présent dans les choses, c’est justement cet élément unique, « to pyr », le feu. Ainsi, la seule chose qui soit en devenir est à elle-même sa propre loi; le fait qu’elle devient, la façon dont elle devient, dépendent également d’elle seule. Voilà pourquoi Nietzsche pense que la philosophe Héraclite a eu le droit de s’interroger : « Pourquoi le feu n’est-il pas toujours le feu, pourquoi est-il tantôt eau, tantôt terre[58]? » Et il a répondu : « C’est un jeu, ne le prenez pas au tragique et surtout n’en faites pas un problème moral[59]! »
 
BIBLIOGRAPHIE SELECTIVE
 (Sous la direction de André Jacob).- Les Notions Philosophiques II, tome 1, (Paris, P.U.F. 1990)
AMBACHER(Michel).- Les philosophies de la nature , (Paris, Que Sais-je n°1589, P.U.F. 1974).
ARISTOTE.- Du ciel , (Paris, Belles Lettres, 1965), traduit par Paul Moraux.
 AXELOS(Kostas).- Héraclite et la philosophie. La première saisie de l’être en devenir de la totalité. (Paris, Editions de Minuit, 1962) cité dans DERAMAIX.- O.c., p.1 note 11
 BUFFIERE(Félix).- Les mythes d’Homère et la pensée grecque, (Paris², Belles-Lettres, 1973), p. 289
CHANTRAINE(Paul).- Dictionnaire étymologique de la langue grecque, histoire des mots. (Paris, Klincksieck, 1984), article logos.
CHEVALIER(Jean) et GHEERBRANT(Alain).- Dictionnaire des symboles. Mythes, rêves, coutumes, gestes, formes, figures, couleurs, nombres. (Paris, Robert Laffont/Jupiter 1982), p. 499
 COMMELIN.- Mythologie grecque et romaine, (Paris, Garnier, 1960).
 DERAMAIX(Patrice).- « Sur quelques fragments de Héraclite », in Logos et Totalité in http://membres.lycos.fr/patderam/physis.htm.
KIRK(G.S.) – RAVEN(J.E.) – SCHOFIELD (M.).- Les philosophes présocratiques. Une histoire critique avec un choix de textes, (Suisse, Editions Universitaires Fribourg, 1995).
GIGON(Olof).- Les grands problèmes de la philosophie antique, (Paris, Payot, 1961).
 GRAVES(Robert).- Les mythes grecs, tome I, (Paris, Fayard, 1967).
HEISENBERG(Werner).- La nature dans la physique contemporaine, (Paris, Idées/Gallimard, 1962).
 HOMERE.- Iliade,  (Paris, Belles Lettres 1945), traduit par Paul Mazon.
HOMERE.- L’Odyssée, « poésie homérique », (Paris, Belles Lettres, 1924), texte établi et traduit par Victor Bérard,
 KAHN(Charles, H.).- The Art and Thought of Heraclitus. (Cambridge, Cambridge University Press, 1979).
 LAËRCE(Diogène).- Vie, doctrines et sentences des philosophes illustres, (Paris, Garnier-Flammarion).
 MARITAIN(Jacques).- La philosophie de la nature. Essai critique sur ses frontières et son objet, (Paris, Tequi, non daté).
NIETZSCHE(Friedrich).- La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, (Paris, Idées, Gallimard, 1938).
 PLATON.- Œuvres Complètes, tome VIII – 3è partie (Le Sophiste ), (Paris, Belles Lettres 1955), traduit par Auguste Diès.
SCHÜLER(Donaldo).- « Héraclite : le discours dans le discours » in http://www.schulers.com/donaldo/herac-fr.htm. Copyright, 1996, trad. Pascal Lelarge.
SEIDENGART(Jean).- « La philosophie et la cosmologie » dans Le Dictionnaire Philosophique, Dictionnaire, (Paris, P.U.F., 1998).
 SERRES(Michel).- Hermès I. La communication, (Paris, Minuit, 1969).
 
 
 

 

 


[45] Fr. 64, HIPPOLYTE.- Ref. IX, 10, 6, cité par KIRK.- O.c., p. 211

[46] Fr. 31, CLEMENT d’ALEXANDRIE.- Stromates (que nous abrégeons Strom.) V, 104, 3, cité dans KIRK.- O.c., p. 211

[47] KIRK.- O.c., pp. 212-213

[48] KAHN(Charles, H.).- The Art and Thought of Heraclitus. (Cambridge, Cambridge University Press, 1979), p. 134ss.

[49] SIMPLICIUS.- In (Aristotetelis) Physicorum libros (Comment. In Aristot., graeca, éd. de l’Académie de Berlin, 24, 4ss, par H. Diels, 1882 (DK 22A5). cité par KIRK.- O.c., pp. 212-213, note 20

[50] ARISTOTE.- Du ciel A 10, 279b14, DK 22A10

[51] KIRK.- O.c., p. 213, note 20

[52] PLATON.- Sophiste 242d, DK 22 A 10

[53] GUTHRIE(W.K.C).- A History of Greek Philosophy, tome I, p. 457 par KIRK.- O.c., p. 213.

[54] DERAMAIX.- O.c ., p. 79

[55] NIETZSCHE(Friedrich).- La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, (Paris, Idées, Gallimard, 1938), p. 57

[56] Ibidem, p. 57.

[57] DERAMAIX.- O.c ., p. 79

[58] NIETZSCHE(Friedrich).- La Naissance de la philosophie à l’époque de la tragédie grecque, (Paris, Idées, Gallimard, 1938), p. 57

[59] Ibidem, p. 57.

 

 


 


Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :